Le portable

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Nov 10, 2017 08:34 journal
‘’Mon téléphone portable est à l'agonie. Il a eu un problème au port de rechargement. Comme une vieille dame démente qui ne reconnaît pas son fils, mon iphone 5c n'a pas reconnu son chargeur. Si bien que la batterie s'est épuisée peu à peu, elle s'est finalement complètement vidée. L'écran s'est éteint comme s'il disait au revoir à tout le monde. Depuis lors, il n'émet aucun bruit, il ne bouge plus. Est-il mort ? On pourrait, en effet, le considérer mort mais je dirais plutôt qu'il est en état de léthargie. Parce que si on répare son chargeur, il ressuscitera comme Jésus Christ. ‘’

C’est mon journal qui date du 18 Janvier de cette année.
L’iphone que j’ai acheté après ce portable ne tenait plus de batterie ces derniers jours. Si bien que j’ai pensé à la réparer. En même temps, je me suis souvenu de mon ancien portable, qui était oublié dans un tiroir de ma chambre. Je l’ai ouvert. Dans une pile de papier, il dormait paisiblement.
Je savais qu’il n’était pas complètement cassé. Juste sa batterie et son connecteur avaient des problèmes. J’ai donc décidé de faire réparer ces deux iphones en même temps.
Sur le site d’une entreprise de réparation des portables, j’ai pris rendez-vous à 10h45. Après le cours de ce matin, j’ai tout de suite pris le tram à destination ‘’Gare centrale’’. Au moment de descendre à Broglie, j’ai vu un homme qui me semblait familier. C’était un homme portant un manteau noir et des lunettes. Il gardait un sourire doux sur le visage, ses cheveux clairs qui paraissaient souples étaient coupés courts. C’était le professeur du cours du matin, Monsieur D. Il m’a aussi reconnu et nous nous sommes dit bonne journée. Il marchait dans la direction opposée de la mienne, dans celle du poste émetteur de France Bleu Alsace, tandis que je marchais vers l’Église protestante du temple neuf. J’ai contemplé son dos quelques instants en me demandant où il allait.
J’ai pu trouver facilement l’immeuble dans lequel se trouvait l’entreprise à laquelle j’avais téléphoné. Dans un couloir propre et lumineux, plusieurs sociétés se réunissaient. Cela semblait être plutôt un bureau qu’une entreprise. La porte était fermée. J’ai sonné deux fois, mais personne ne m’a répondu. À ce moment-là, il était 10h et demi. Effectivement, j’étais arrivé un peu trop tôt. J’ai décidé d’attendre devant.
Le temps s’écroulait, toutefois la situation ne changeait pas. La lampe du bureau paraissait être éteinte et aucun bruit ne venait de cette pièce. J’ai commencé à m’inquiéter. Au bout de quelques minutes, une femme d’âge mûr qui distribuait quelque chose comme un magazine à chaque entreprise est passé devant moi. Je lui ai demandé si elle savait s’il y avait quelqu’un dans ce bureau. Elle m’a dit simplement : « Si on ne vous répond pas, il n’est pas là. Il va venir. »
Il est devenu 10h45, mais personne n’arrivait. J’ai attendu encore quinze minutes. Au final, j’ai appelé le numéro de cette entreprise. Après plusieurs appels, celui qui a décroché était un message automatique. Tout déçu, j’ai raccroché tout de suite.
Je lui ai ensuite envoyé un SMS. Cette fois, quelqu’un m’a répondu vite. Il me disait que la personne qui devait m’accueillir était malade et qu’un remplaçant arriverait à midi. J’ai pu exceptionnellement reprendre rendez-vous à 13h. Je m’énervais honnêtement, mais j’ai décidé de l’oublier puisque cette personne s’excusait. D’ailleurs, je me suis habitué à attendre, et à être oublié.

Je suis donc revenu vers 13h. J’ai pressé le bouton de la sonnerie. Cette fois, un jeune homme aux cheveux châtains, avec une moustache et une barbe arrangée de la même couleur m’a accueilli. La pièce était propre comme celle d’un hôtel étoilé. Il n’y avait même pas une poussière sur le sol. À gauche était posé un divin blanc très confortable. Devant, il y avait une table sur laquelle étaient mis des magazines du genre que je ne lis jamais, et un i-pad.
Je lui ai expliqué l’état de mes iphones. Il les a apportés dans la pièce voisine, et les a examinés. Il m’a dit qu’il pourrait les réparer aux maximums quinze minutes. Je l’ai attendu en lisant un livre de poche que j’avais mis dans une poche de mon manteau.
Il m’était impossible de regarder l’intérieur de cette pièce voisine de ma position. Cependant, la porte était ouverte. Divers bruits, le bruit de taper quelque chose, le bruit sec d’enlever quelque composant en venaient. Je voulais regarder la décomposition et la réparation des iphones, mais il souhaitait sans doute travailler tout seul, alors je l'ai laissé tranquille.
En attendant, j’ai eu une sensation étrange. Pour la première fois, autrui touchait mes portables, qui comprenait mes messages, mes photos, la musique que j'aime. Il m'avait demandé les codes de verrouillages. Quelqu'un d'inconnu quelqu'un que je viens de rencontrer entrait dans mon monde personnel. C'est comme si un portable représentait la vie elle-même, la personnalité elle-même de son propriétaire, me suis-je dit. Ces bruits qu’il faisait dans l'autre pièce me mettaient mal à l'aise.
Plusieurs minutes plus tard, il a rapporté les portables réparés et m’a dit qu’il a changé de batteries pour les deux, et aussi de connecteur pour l’un d’entre eux. J’ai déverrouillé l’iphone que j’avais oublié depuis longtemps. L’écran de verrouillage était la couverture de "Le chat noir" d'Edgar Allan Poe. Je me suis souvenu que je lisais des romans de Patrick Modiano à cette époque-là. Dans la pellicule, j'ai trouvé des photos que je croyais ne jamais revoir. Lorsque j’ai revu quelques messages idiots avec mes amis perdus, les souvenirs qui me semblaient si loin ont reflué au cœur.
En marchant vers la place de République, je me suis enfin rendu compte que j’étais venu dans un endroit si lointain, mais je savais qu'en réalité, je n'ai pas pu aller nulle part.