(Dalf C2) Le relativisme. Résumé

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Nov 25, 2017 23:30
Le relativisme pourrait nous amener à voir la barbarie comme une forme de civilisation, comme l’a fait Levi-Strauss, car toutes les grandes civilisations ont commis de graves crimes. Tout dépend du point de vue. Portée à l’extrême, cette vision pourrait conclure que si le Nazisme l’avait emporté sur les autres démocraties, il aurait pu être, lui aussi une grande civilisation.

Pourtant les civilisations ne sont toutes les mêmes, car ce qui caractérise une grande civilisation, c’est son apport à l’humanité.

Par conséquent, l’Europe, malgré ses atrocité, se doit d’être considérée parmi les « grandes » en raison de l’essor de la science, de l’esthétique et de la politique qu'elle a connu au fil des siècles. En particulier le développement d’une pensée libre, autonome et laïque c’est-à-dire hors des contraintes des religions : l’humanité.

Une humanité qui est aussi bien représentée dans les peintures hollandaises du XVII siècles : une révolution esthétique qui valorise l’humain et qui précède l’essor d’un mouvement contre tout forme de racisme qui permettra l’effondrement des totalitarismes et l’abolition de l’esclavage et de la colonisation.
Voici un document sidérant, qui serait sans doute aujourd’hui impubliable. Il éclaire de manière singulière les impasses auxquelles conduit cette idéologie dominante qu’est devenu le relativisme.
À un journaliste qui lui demandait à propos du nazisme (cf. Le Figaro du 22 juillet 1989), si la barbarie signait la fin d’une civilisation, voici comment Claude Lévi-Strauss répondit au fil d’un bien étrange dialogue :
« Claude Lévi-Strauss. – Non, l’avènement de la barbarie n’amène pas la fin de la civilisation.
Ce que vous désignez sous le terme de barbarie du point de vue d’une civilisation est civilisation.
C’est toujours l’autre qui est le barbare. Le Figaro. - Ici, il s’agit de l’hitlérisme !
C. L.-S. – Mais eux se considéraient comme la civilisation. Imaginez qu’ils aient gagné, car vous pouvez aussi imaginer cela…
Le Figaro. – Il y aurait eu un ordre barbare !
C. L.-S. – Un ordre que nous appelons barbare et qui, pour eux, aurait été une grande civilisation…
Le Figaro. – Basé sur la destruction des autres ?
C. L. – S. – Oui, même si les Juifs avaient été éliminés de la surface de la terre – je me place dans l’hypothèse du triomphe de l’hitlérisme - , qu’est-ce que ça compte au regard des centaines de millénaires ou des millions d’années ? Ce sont des choses qui ont dû arriver un certain nombre de fois dans l’histoire de l’humanité (…). Si l’on regarde cette période avec la curiosité d’un ethnologue, il n’y a pas d’autre attitude que de se dire : une catastrophe s’est abattue sur une fraction de l’humanité dont je fais partie. Et voilà ! (…) Bon, c’est très pénible pour les gens qui sont juifs, mais… »
Malheureusement (ou heureusement…), le journaliste, choqué, interrompt brutalement le discours de l’ethnologue, mais on devine la suite : le génocide, c’est pénible pour les Juifs, bien sûr, mais ce n’est au fond qu’un détail au regard de la longue durée, une péripétie parmi d’autres dans la grande histoire. Prononcés par un autre que Lévi-Strauss, ces propos auraient à coup sûr valu à leur auteur une condamnation devant les tribunaux. Pour autant, je ne songe évidemment pas à accuser le père du structuralisme (1) d’antisémitisme. Ce qu’il a en tête, c’est le massacre des
Indiens, le génocide perpétré par ces colons qui, de manière ignoble, dispersaient dans la forêt des vêtements contaminés par la petite vérole. Ce qui anime Lévi-Strauss, c’est plutôt la haine de soi, une sainte horreur de cette Europe qu’il identifie aux méfaits de la colonisation, de cet ethnocentrisme qui s’est pris avec arrogance pour « la » civilisation et s’est permis, au nom de cette prétendue supériorité, de détruire les autres peuples et les autres cultures. Pour renverser la perspective, ainsi pense-t-il, il faut affirmer un relativisme, si j’ose dire, absolu - et c’est cette conviction portée à l’extrême qui conduit Lévi-Strauss à expliquer tranquillement que le nazisme aurait pu, s’il l’avait emporté sur les démocraties, apparaître comme une grande civilisation.
Question de points de vue, voilà tout : au regard de l’histoire ou de l’ethnologue, tout se vaut.
Non seulement je ne partage pas cette opinion, mais pour le dire franchement, et toute révérence gardée, je la trouve détestable. Pire encore, et pour aggraver mon cas, malgré toutes ses fautes, je tiens la civilisation européenne, à certains égards que je vais préciser, pour admirable entre toutes.
Mais d’abord, qu’est-ce qu’une « grande civilisation » ? Voici une réponse simple : une grande civilisation, c’est une civilisation qui dépasse sa particularité, qui adresse un message à l’humanité entière, qui lui apporte quelque chose de précieux, quelque chose qui affecte le cours de l’histoire mondiale. En ce sens, les civilisations chinoises, arabo-musulmanes ou indiennes, pour ne prendre que ces trois exemples, sont de grandes civilisations : chacune apporte des trésors dont l’humanité se trouve marquée à jamais, par exemple l’algèbre, le confucianisme ou le Mahabharata (2).
D’évidence aussi, la civilisation européenne mérite d’être tenue pour grande, par ses créations scientifiques, esthétiques et politiques. Dans tous les conservatoires du monde, on joue Bach,
Ravel et Mozart. De Pékin à Moscou en passant par Madras ou Alger, on étudie Platon, Rousseau,
Shakespeare et Freud. Pour autant, aucune de ces civilisations n’est exempte d’atrocités telles que celles pointées par Lévi-Strauss. L’Europe, qui songerait à le nier, ce fut aussi le nazisme, l’esclavagisme, la colonisation, le stalinisme - en quoi, disons-le d’emblée pour éviter un malentendu, si toutes les civilisations ne se valent pas, tout ne se vaut pas non plus au sein d’une même civilisation.
Alors pourquoi privilégier l’Europe ? Par européocentrisme ? Point du tout, mais parce que notre vieux continent a inventé quelque chose d’unique et de précieux, de singulier et de grandiose : une culture de l’autonomie des individus à nulle autre pareille, une exigence de penser par soi-même, de sortir, comme disait Kant à propos des Lumières, de cette « minorité » infantile dans laquelle toutes les civilisations religieuses, toutes les théocraties et tous les régimes autoritaires en général ont maintenu jusqu’à ce jour l’humanité. C’est là déjà le sens, comme l’avait vu Hegel, de cette merveilleuse révolution esthétique qui s’incarne dans la peinture hollandaise du XVIIe
ͤ siècle : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des œuvres enfin « laïques » sont appelées à représenter des scènes de tous les jours, les moments les plus simples de la vie ordinaire d’êtres humains eux-mêmes anonymes. Les personnages représentés n’appartiennent plus nécessairement à la mythologie grecque ou à l’histoire sainte. Ils ne sont pas non plus des « grands hommes », héros de batailles fameuses, rois, princes, nobles ou riches, mais de simples humains, saisis dans les instants les plus clairement profanes (3) de la journée. On commence à sortir de l’hétéronomie
(4), de la représentation de principes religieux ou cosmologiques supérieurs et extérieurs à l’humanité, et ce mouvement vers l’autonomie qui s’esquisse dans l’art va infiltrer toute la civilisation européenne, de la philosophie (rationaliste) à la politique (laïque et démocratique) en passant par la science (hostile aux dogmatismes cléricaux (5)) et la vie privée (où le mariage choisi par amour remplace le mariage de raison imposé par les parents et les villages). Tel est le génie d’une Europe qui finira de son propre mouvement par abolir l’esclavage et la colonisation, par se défaire des totalitarismes, bref par reconnaître l’altérité (6). Rien, dans cette valorisation de la civilisation européenne, n’implique le moindre racisme, le moindre penchant néocolonial.
Simplement l’idée que si tout se vaut, alors rien ne vaut.
Luc FERRY, « Si toutes les civilisations se valent… », in LE FIGARO du 23 février 2012.
(1) Structuralisme : théorie selon laquelle l’étude d’une catégorie de faits doit envisager principalement les structures.
(2) Mahabharata : épopée de l’Inde antique.
(3) Profane : qui est étranger à la religion.
(4) Hétéronomie : absence d’autonomie.
(5) Clérical, cléricaux : relatif au clergé.
(6) Altérité : caractère de ce qui est autre.