(DalF C2) Encore écologie. Résumé

  •  
  • 152
  • 2
  • 1
  • French 
Nov 25, 2017 08:02
Au Japon, tous les efforts de s’émanciper de la nature sont résulté vains, car ils ont provoqué la mort et la désolation. Ce prétendu bien-être coûte trop cher parce que nous sommes déjà à la deuxième super-catastrophe, alors que nous sommes emprisonnés dans un modèle économique qui promet du bonheur mais, de fait, augmente la consommation.

Face aux désastres foisonnants provoqués par le pillage des ressources, les experts nous expliquent toujours que nous ne pouvons renoncer aux énergies dont les très rares risques ne se produiront jamais dans notre pays.

Ainsi, ce modèle économique transforme tout dans une marchandise. Désormais transformés en « hyper-consommateurs », nous pensons plus à acheter qu’aux problèmes des personnes qui sont en danger de vie.

De surcroît, Il s’agit d’un véritable cercle vicieux : plus les ressources deviennent rares, plus augmente le pillage des biens de la Terre en augmentant le risque pour ses habitants.

Enfin, ce modèle capitaliste occidentale est destiné à s’autodétruire, car si la croissance augmente, l’implosion se rapproche. En revanche, pour survivre il faut d’une part baisser l’utilisation des énergies, de l’autre sauvegarder notre patrimoine culturel et humain.

Finalement, une majeure prise de conscience nous permettra d’assumer nos responsabilités au-delà des décisions politiques, et de diminuer notre confort personnel, car les ressources ne sont pas infinies.
Le rêve de la modernité consistait à s’émanciper totalement de la nature. Mais toutes ces choses artificielles, ces déchets radioactifs, les infrastructures censées résister aux séismes, tout cela a soudain pris au Japon des allures de gigantesques retombées radioactives, masse négative enfouissant les efforts de la civilisation et ne laissant derrière elle que mort, maladie, désolation et vanité. On ne sait ce qui va en résulter. Ces derniers jours, on m’a demandé si je croyais que le moment était enfin venu où les hommes cesseraient de croire aux promesses d’un bien-être en continuelle croissance et trouveraient que le prix à payer pour ce genre de promesses est trop élevé.
Parce qu’il s’agit là de la deuxième super catastrophe et que la première n’a absolument rien changé ; parce que l’effet d’entraînement d’un modèle économique et social qui propose d’augmenter le bonheur par un constant élargissement de la zone de consommation est si puissant qu’il n’est guère possible d’y échapper.

Miser sur l’atome n’est que le symptôme de l’immense soif d’énergie de ce modèle social ; la marée noire dans le golfe du Mexique en 2010, pratiquement oubliée aujourd’hui, en est un autre.
Il est impossible de lister tous les désastres engendrés par l’utilisation débridée des ressources. Et les ingénieurs, techniciens, économistes et conseils d’administration des entreprises qui fournissent l’énergie nous rabâchent, dans un époustouflant manque d’imagination, primo qu’il s’agit toujours d’exceptions regrettables, secundo que ça ne pourra jamais se produire chez nous, et tertio que l’on n’a pas le choix si l’on ne veut pas s’éclairer à la bougie.
Pourquoi est-il possible que ce genre de choses se répète ? Parce qu’on adhère toujours à notre culture cardinale du gaspillage et de l’irresponsabilité en partant chaque matin en voiture au travail ou en s’entassant dans des avions pour aller s’abêtir à l’autre bout de la planète. Le citoyen, devenu hyper-consommateur, est peut-être plus choqué par le fait que le nouvel iPad est en rupture de stock parce que le Japon ne peut plus livrer les composants nécessaires à sa fabrication que par le fait que des millions de gens sont en train de périr. Et il n’y a là rien d’étonnant parce qu’on a plus ou moins forcé ce consommateur à vouloir ce nouvel iPad pour que la boutique tourne. Ce qu’il y a de perfide dans le système capitaliste, c’est qu’il peut transformer tous les aspects de l’existence en marchandises et les rendre ainsi accessibles à tous, si tant est qu’on a la chance de pouvoir se les payer. Il peut tout englober et tout niveler dans le bonheur global de la consommation. Mais dans la mesure où il nivelle tout et permet de tout acheter, il fait aussi disparaître toute alternative.
L’aspect dramatique auquel nous confronte le Japon, c’est qu’il n’y a pas de plan B. C’est pourquoi les Japonais vont continuer à s’accrocher à l’énergie nucléaire, comme les autres nations industrielles. Jared Diamond a montré dans « Effondrement » (Gallimard 2006) que les sociétés confrontées à des changements menaçant leurs conditions de survie se réfugient presque toujours dans un modèle préférentiel : intensifier les stratégies antérieures qui leur ont été profitables, parfois pendant des siècles. Quand la surface des terres fertiles diminue, on les exploite par une culture intensive qui les détruit encore plus vite. Quand le pétrole devient plus rare, on fore plus profond en augmentant les risques ; et quand l’énergie ne suffit plus, on construit des centrales nucléaires sur des zones sismiques.
Les modèles sociaux qui ont eu leur heure de gloire contiennent le décalque de leur déclin. La seule chose qui soit nouvelle, c’est que l’écart entre ascension et implosion (1) est de plus en plus court : le modèle capitaliste occidental n’aura pas besoin de trois siècles pour arriver à l’acmé (2) de sa civilisation avant de s’autodétruire.
Notre seule possibilité de survivre, c’est de maintenir notre niveau de civilisation dans les domaines de la culture, de la santé, de la sécurité, de l’égalité, de la démocratie et de freiner de façon radicale les aberrations du développement : une utilisation de l’énergie qui obère (3) l’avenir, une mobilité tous azimuts et une culture de la disponibilité chronique. Mais cela exige davantage que la molle dénonciation de la faillite de techniques dont on croit avoir besoin ou que l’émotion hypocrite face à ce qui arrive aux autres.
L’obscène (4) n’importe quoi des décisions politiques, mis à nu par le désastre japonais, devrait nous inciter à ne pas faire dépendre de l’extérieur nos idées et nos responsabilités. Cette
Super-catastrophe montre que les ressources s’épuisent comme les modèles sociaux qui ignorent pourtant ce simple fait. La zone de confort est fermée à partir d’aujourd’hui.
Harald WELZER, « C’en est fini du confort », in CLÉS, juin-juillet 2011.
(1) Effondrement
(2) Apogée, sommet
(3) Charger, accabler de dettes
(4) Indécent